Choses qui sont proches, bien qu'éloignées
Le titre d’un court paragraphe tiré du texte de Sei Shonagon, Notes de chevet. Une phrase dont l’Orient sait le secret : condensation extrême de la pensée, beauté cinglante et tellement proche de la banalité et du non sens. Cette phrase, bien plus que nous introduire à une liste de ces « choses » qui ne saurait jamais être exhaustive, nous parle d’une sensation où la distance est mise en jeu. Une distance avec laquelle il n’y a pas d’accommodation possible: ce n’est pas une inquiétante étrangeté dans laquelle le réel refait apparition sous une forme inattendue. Il s’agit plutôt d’un lien imaginaire qui met en relation une intimité avec ce qui ne peut être touché : une forme de sentiment.
Ainsi les travaux de Tami Ichino sont saisis dans ce jeu de plans multiples, d’apparitions et de disparitions. Qu’il s’agisse de peinture, de dessin, d’installation ou autre, on reconnaît en plus d’un style, un univers ; à moins que ce soit notre univers, notre monde pris non pas sous l’angle d’une abstraction formelle et conceptuelle, mais sous le prisme de ce qui vient dans cette distance si particulière au sentiment : ce qui nous vient sans médiation, se détachant du passage du temps et dont on sait que l’impression fugace va être reprise dans l’instant. Il est question de sélection dans ce moment particulier : quelque chose apparaît, seul, et se détache du reste et là, le langage n’est pas maître, il est suspendu à l’image et à sa logique propre.
Les peintures de Tami Ichino sont de ce point de vue révélatrices. Après une série de peintures au fond noir, Tami Ichino poursuit sa recherche picturale avec une réflexion sur les trois couleurs primaires. À présent, les fonds de ces toiles sont peints avec les trois couleurs cyan, jaune et magenta. Ces couleurs dont le mélange théorique en proportions égales donne du noir, font ainsi suite au travail sur fond noir sous la forme d’une déconstruction. La question de l’arrière plan de ses toiles est primordiale, dans la mesure où la décomposition du noir en trois couleurs donne lieu ici à la formation de brumes, de nuages, assumant toujours plus un caractère spatial, bien que dénué la plupart du temps d’indication de profondeur, de lignes de fuites ou d’autres marqueurs d’éloignement. Se joue ici un jeu entre la matière de la peinture et ce qui est peint. C’est ici que la figure nuage ou brume trouve son rôle, amorphe, atmosphérique, et naviguant dans le ciel : c'est une génératrice d’images alors même qu’elle peut cacher tout ou partie de la scène.
L’objet qui naît littéralement sous notre regard de la condensation de cette brume acquiert un poids et une existence particulière dans la mesure où il émane de ce fonds que constitue la matière picturale que Tami Ichino fait travailler. Il provient d’une observation très attentive de ces choses qui sont proches, bien quʼéloignées, que ce soit la lune ou des enfants sur une balançoire, du plancton ou des tiges plantées dans une mer dont les couleurs se mélangent avec celle du ciel brumeux qui recouvre doucement ces poteaux torsadés.
Cette approche d’objets simples et usuels se retrouve également dans les sculptures que réalise Tami Ichino. Ainsi un jeu de Tangram noir, jeu de logique et de construction chinois en deux dimensions, rencontre, dans les interstices de la figure qu’il nous donne à voir, une composition de papier Origami aux motifs colorés – deux jeux de construction, où le rapport entre la deuxième et la troisième dimension est mis en oeuvre, et qui rejouent une sculpture minimaliste. Une mise en ordre du monde dont les ouvertures laissent apparaître ce qu’on ne peut cacher : qu’il nous échappe toujours sous la forme du sentiment.
Thomas Maisonnasse / 2009